Les regards traînants

 

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Emporté par mes volutes nacrées, le souffle inculpé, les poumons fumigés, je m’engouffre dans la rame de métro et pénètre la foule qui se desserre sous le poids de ma volonté. Je crois sentir des regards qui ne font que buter, je détaille mes gestes pour me soustraire aux leurs, nos solitudes dispersées grouillent et communient. La foule est une étrange pantomime, me dis-je. Les êtres s’y succèdent par intermittence sédative, m’invitant à me suggérer leur histoire. Leurs visages, tantôt fanés, tantôt inspirés, portent en leur mouvement l’état émotionnel d’une profondeur enveloppée. Les notes musquées sont déjouées par l’égarement d’humeurs qui forment alors une chaleur émétisante. La lueur perçante au sortir des longs tumultes du tunnel finit de camoufler cet instant dans un présent comme suspendu, un afflux de détails qui alentit la perception en nous captivant dans l’errance.

Ces monotonies accordées et conjointes paralysées dans cet enclos d’acier nous rapprochent de l’humanité.
Les stations charrient tour à tour un foisonnement de regards éparpillés. Je savoure la claustration limitée, je ressens la chaleur amicale, l’érotisme, la sensation de l’autre comme une charge naturelle qui nous serait assignée. Je nous ressens mélangés, intimes, partagés. La succession des arrêts délarde et ensemence, on se réinvente auprès de chaque intimité. Les regards traînants s’y croisent, sans s’attarder, un court instant, dans une intimité tremblante. Quelques discussions se libèrent en menus débris que je me plais à ravir à l’atmosphère murmurante. Mon regard papillonne et se focalise sur des scènes qui pourraient paraître anodines mais dont le confinement rehausse la signification. La caresse soudaine d’une page rabattue, la hâte surgissant d’un appel attendu, la regrettable somnolence qui démet votre itinéraire, la larme trop pénétrée d’images pour être réprimée ou bien ce regard qui aimerait tant se murer. J’entends les âmes à travers le soin méthodique du corps à mimer les émotions entièrement réduit à la palette touchante de ses fonctions.

Les corps m’apparaissent alors comme un galetas perfide, je perçois l’amoralité du rouage biologique scandé avec un acharnement extrême.
Je nous trouve magnifiques, tragiques, reclus dans les replis de notre limite.
Le métro vient d’achever mon trajet et dévore cette fixité dans le râle brutal d’un frottement métallique qui me soulève et me presse sur le quai.
Je m’y retrouve à la fois seul et apaisé, sentant les portes se refermer en délaissant une vague chaude et songeuse d’un air familier qui afflue lentement sur ma nuque et dont l’odeur discrète et concentrée semble être celle de l’humanité..

jeremy
28/11/2018
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